masque neutre

Invention du metteur en scène Jacques Copeau et du mime Étienne Decroux qui par l’effacement du visage avec un bas, se rendirent compte de l’importance de l’amplification du signifiant du corps, qui sans visage devenait un livre ouvert, un nouveau terrain d’exploration et un maître pour le comédien

 Maître, dans le sens où tous les repères habituels du jeu, tous les tics d’acteurs deviennent impossibles. Le moindre changement d’attitude, le plus petit mouvement de la main ou d’un doigt est immédiatement perçu par le spectateur, comme porteur de sens.

 Le simple recouvrement de la face par un bas, oblige l’acteur à épurer ses mouvements, à supprimer tout geste inutile, à accepter l’immobilité et le silence.

Copeau appela ce masque: le masque noble.

 

Ce travail fut repris par Jacques Lecocq, qui avec l’aide du facteur de masque Amleto Sartori élabora un masque neutre. Ce fut un travail long et difficile, car la réalisation d’un masque neutre demande pour le facteur de masque, comme pour l’acteur: une économie de moyens et une épuration des lignes poussées jusqu’à l’effacement de toute expression, émotion ou sentiment. Ce travail est rendu encore plus problématique par l’épaisseur du cuir, qui lorsque l’on réalise le masque épaissit les traits et rend, du coup, expressive la forme neutre de la matrice . Il faut donc, à partir d’un certain stade de réalisation travailler en aveugle, c’est-à-dire anticiper cette épaisseur afin que le résultat final soit réellement neutre. Sachant que la neutralité reste assez subjective et dépend aussi de l’émotion et du regard de celui qui voit le masque.

 

Amleto Sartori réalisa deux types de masques neutres différents, l’un à dominante féminine et l‘autre à dominante masculine. Personnellement en tant que facteur de masque, je travaille plutôt dans le sens d’un masque neutre androgyne. Je trouve plus intéressant que ce soit le jeu de l’acteur qui détermine le sexe du masque; cela permet à l’acteur de se rendre compte de sa dominante, c’est-à-dire: d’accepter et de comprendre qu’il exprime, déjà par son corps et sa gestuelle, quelque chose et ceci même s'il ne joue rien et reste seulement présent face au public.

 

C’est ainsi qu’un comédien masculin peut se rendre compte qu’il est porteur d’une dominante féminine, dominante féminine non directement visible lorsqu’il se contentait d’apparaître sans masque, mais qui saute aux yeux lorsqu’il chausse le masque neutre.



Photo: Masque neutre réalisé pour Annick Laurent.

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Car aucun corps n’est neutre, nous portons tous en nous, de manière visible, pour qui sait regarder, notre propre histoire affective, inscrite dans nos chairs, notre rythme corporel et notre posture.

 Le masque neutre démontre de manière magistrale, que le masque ne nous cache pas aux autres mais, plus sûrement, nous révèle en démasquant notre masque social. Ceci est aussi vrai, mais de manière moins directement visible avec les masques de caractère. Si la personne se contente de mettre un masque de Commedia, sans épouser par sa forme corporelle les lignes du masque; il va se créer une distanciation entre ce qu’exprime le masque et, ce que dit le corps de l’acteur amplifiant du coup la lecture des micros mouvements des rythmes intimes de la personne et, révélant du coup au spectateur l'intériorité de la personne.

Car le masque révèle et met en lumière le corps, c’est un maître dans le sens où la moindre accélération, inquiétude, absence, le plus petit malaise devient visible. C’est le fil de l’acrobate tendu entre la terre et le ciel, le chemin étroit nécessitant pour celui qui l’emprunte, une présence réelle, une attention juste et un lâcher prise de l’esprit, pour laisser naître en soi un corps d’affect ( pour les masques de Commedia) ou un corps d’accueil et d’attention sans tensions et sans anticipations pour le masque neutre.

 

Symbolique :

 A mon sens, le masque neutre est l’illustration ou l’unification dans le même objet du « je » de l’individualité, né de l’humanisme chrétien et de l’esprit des lumières et du Moi de la psychanalyse faisant apparaître par sa pratique, le Soi ou l’essence profonde de l’être.

 « Soi » qui n’a plus besoin d’affirmer au monde social son individualité et, commence à percevoir par sa pratique, que son « moi » n’est pas comme il le croyait, un simple mouvement partant de son centre et irradiant l’extérieur à soi; mais est, avant tout, une respiration portée par une attention.

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C’est la découverte, au travers du corps et la pratique du masque neutre, du blocage premier qu’engendrent le langage et les mots. Mots qui en générant un dialogue et un regard intérieur bloquent cette respiration et, du coup, emprisonnent le corps dans un rythme et une gestuelle construite, correspondant à son propre rapport au monde, qui n’est jamais rien de plus, qu’un possible amoindri, une prison mentale et comportementale, due à la dominance dictatoriale de notre esprit; qui empêche par ses bavardages incessants l’individu d’accéder au « Soi », en retenant prisonnier en lui l’âme du monde, captive en lui.

 Le masque neutre installe le silence, l’écoute et l’attention. Il pousse l’individu à explorer le présent, à être non plus un esprit égocentrique mortifiant un corps mais, à découvrir les possibles d’un rapport au monde d’accueil.

Corps vertical, tendu vers le ciel, devenu écoute, oreilles tendues vers le réel. Esprit qui se dépouille de toutes ses constructions mentales ou, protections, pour explorer un monde intuitif d’attention et uniquement d’attention. La découverte du présent et par là même, de la véritable présence à « Soi » et aux autres.

 

Le masque neutre est un masque profane, contenant en lui toute la problématique du sacré.


C’est un objet totalement Occidental, mais dont le fond est d’essence Bouddhiste. Il n’interroge pas le monde des démons ou, des anges; il ne parle pas des puissances naturelles ou, des affects mais contient en lui l’interrogation éternelle de l’être humain le « qui suis je?» où plus profondément sont inscrits, en creux, les démons qui me constituent ( la dévoration liée à la faim, la soif, le sommeil et la pulsion sexuelle) qui par leurs absences, leurs effacements permettent la mise en lumière de la tyrannie des feux de l’esprit; l’immersion et la noyade que contient le monde des émotions et, l'assèchement, le plus souvent empoisonné, que nous chuchotent nos sentiments, qui nous cantonnent dans un réel structuré sur la projection, pour découvrir l’être et le don d’amour pur que contient le présent et la seule présence à l’acte de vie.

Texte: Den facteur de masques de thêatre. denmasques@ cegetel.net

 

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